Le temps retrouvé
Nous sommes arrivés très tôt dans l’histoire de cette restructuration. Nous savions que la Société Générale allait vendre le bâtiment, un tout petit objet vertical mais ultra-visible étant donné son emplacement exceptionnel. Un bijou abîmé, dans son jus depuis plusieurs décennies.
Nous avons lancé une étude de faisabilité en nous appuyant sur la société Grahal (Groupe de Recherche Art Histoire Architecture Littérature) pour essayer de comprendre son passé. Nous avons découvert une architecture très en avance sur son temps où l’ornementation haussmannienne laisse place à une structure métallique, des planchers de verre et une verrière élancée. La banque avait fait de sa succursale une démonstration de puissance car elle accueillait du public. Mais après d’importantes modi cations, notamment dans les années 1960-70, le bâtiment n’était plus lisible. Cette étude a permis de recréer de la valeur et de faciliter la recherche d’investisseurs pour la suite du projet.
Une partie des éléments patrimoniaux avait disparu, comme certains garde-corps et surtout le clocheton, remplacé par des échangeurs d’air posés sur la toiture historique. Bien que le bâtiment ne soit pas classé, nous nous sommes engagés auprès des ABF à les restituer. Nous avons proposé une réhabilitation « en plein » sous une grande verrière blanche, pour recréer la jonction historique entre les deux bâtiments, des planchers de bois soutenus par la structure en métal et des vides pour recréer une articulation en coursives. Un projet qui correspond bien au futur usage commercial du bâtiment tout en respectant son esprit initial.
La puissance des chiffres
Plus qu’une compétition architecturale, c’était un projet financier.
Le but était de recréer de la valeur pour ce qui allait devenir un flagship majeur au centre de Paris.
À l’époque de la banque, le premier sous-sol était entièrement occupé par des équipements techniques, or c’est un niveau qui a une forte valeur locative. Pour libérer ces espaces, nous avons choisi de créer un second sous-sol. Le premier est maintenant disponible et assez majestueux pour pouvoir accueillir du commerce. Concernant la jonction entre les deux bâtiments, le PLU nous limitait en termes de mètres carrés. Nous avons donc conçu l’escalier et des espaces en double hauteur pour gagner en volume tout en évidant. La perte de surface sèche a permis de rendre plus rentable la surface restante.
Les vides revalorisent les pleins.
C’est mon expérience en Angleterre qui m’a permis de comprendre et d’oser la finance pour la transformer en architecture. Beaucoup de grands noms se sont construits grâce à leur capacité à parler d’argent, comme Norman Foster et Renzo Piano. Les architectes, quand ils savent parler d’argent, participent à créer de la valeur bien au-delà de leurs honoraires. J’assume cette approche à l’anglo-saxonne car c’est la clé du système. C’est la création de valeur qui a permis à notre projet de gagner malgré une offre élevée.
Cette approche est aussi à l’avantage de notre patrimoine. Au 54 avenue Montaigne, sans les investisseurs, les picots en porcelaine auraient été faits en Chine. Or, ils ont été faits à Limoges. Créer de la porcelaine de Limoges, c’est contribuer à une histoire, sinon, c’est faire du faux. Rue de Sèvres, la finance a permis d’injecter des sommes importantes dans la préservation des murs et dans la restauration d’une toiture et de ferronneries d’époque. L’argent investi pour convaincre les marques et les clients est dilué vers des métiers
et du savoir.
Dans les pas des clients
Au moment où je dessine, je me raconte une histoire. Je conçois en coupe et non en plan pour pouvoir entrer dans le projet, me projeter dans l’expérience, lever le nez. J’imagine le parcours des futurs clients vers les différents espaces. Chaque marque a sa spécificité. Pour aller chez Dior, par exemple, on prendra un ascenseur majestueux, pas un escalator. J’imagine les scénographies, les objets en suspension qui pourraient habiter les hauteurs, la façade qui accueillera des happenings. Ce n’est qu’après que je repasse en plan pour penser les flux.
Côté rue, la façade en pierre de taille est massive. Elle porte des planchers d’époque et des murs en brique, mais elle ouvre sur un autre visage du bâtiment, plus léger, fait de métal et de verre. Fresh a décidé d’assumer cette dualité et d’ouvrir des coursives dans les étages jusqu’à la terrasse. Coiffée par la verrière, cette organisation crée un parcours ascensionnel vers la lumière.
Dans les hauteurs, c’est encore une autre dimension qui s’ouvre. La parcelle est étroite, c’est un petit triangle entre deux pignons, mais elle accueille un toit accessible, au calme et planté d’arbres. Au cœur du 6e arrondissement, c’est magique. Mais on est en plein centre de Paris, il faut qu’on le sente. Les pignons font partie des éléments caractéristiques du paysage urbain. Nous les avons donc refaits et révélés de chaque côté du bâtiment pour les intégrer à l’expérience.
Les marques feront ensuite le choix de les cacher ou non.
L’important pour Fresh est de concevoir un bâtiment capable et agile. Sa cohérence est garantie car le client n’aura besoin d’ajouter aucun élément technique. Il est déjà adapté à sa future occupation.